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Le pakhan haussa les épaules dans un mouvement élégant.
« Eh oui, encore une petite comédie. Que voulez-vous, celle-ci est devenue nécessaire au bout d’un certain temps, quand tous mes contemporains ont commencé à perdre leurs cheveux, leurs dents et la mémoire tandis que je donnais l’impression de ne pas vieillir du tout. Je savais que j’aurais bientôt l’air plus jeune que leurs enfants, alors je me suis retiré du monde pendant un moment, et quand j’ai réapparu j’étais le fils que je n’ai jamais eu. Parce que, malheureusement, bien que j’aie eu beaucoup de femmes dans ma longue, très longue vie, je ne me suis marié qu’en 1964, alors que j’avais une bonne soixantaine d’années. Et nous n’avons eu qu’un enfant, ma femme et moi, une fille.
— Mon Dieu, fit Zoé. Quel âge avez-vous au juste ? »
Une expression triomphante, rusée, s’inscrivit sur le visage de Popov.
« Dans un peu plus d’un mois, je fêterai mon cent douzième anniversaire. Mais j’ai pris de l’élixir et j’ai beaucoup, beaucoup d’autres années devant moi. Une éternité, peut-être… »
Il laissa sa phrase en suspens, et Zoé eut l’impression de voir briller dans ses yeux un feu qui faisait rage au fond de lui.
« L’autel est bien réel, dit-il. Une véritable fontaine de Jouvence, et j’en suis la preuve vivante. »
Ry s’appuya au dossier de sa chaise.
« Ouais, on voit que le jus d’os vous a bien réussi. Vous avez cent douze ans, et vous êtes complètement cinglé. »
Le visage de Popov se crispa et une folie meurtrière apparut dans son regard. Ils avaient parlé jusque-là en anglais, mais il dit tout à coup en russe :
« Tu vas le frapper, Vadim. Une fois. Et qu’il le sente bien. »
Vadim ôta sa cigarette de sa bouche, la jeta par terre et expédia un violent coup de poing dans le visage de Ry.
La tête de Ry partit en arrière et une brume sanglante embua l’air. Il respira péniblement pendant un instant et secoua la tête pour chasser les cheveux de ses yeux. Il cracha un grumeau de sang et dit avec un sourire :
« C’est tout ? Je m’attendais à mieux de ta part. »
Vadim frotta les articulations de ses doigts ; il avait dû se faire mal.
« Je sais que vous avez dit “une fois”, Pakhan. Mais je vous demande la permission de vous désobéir, tout de suite. »
Popov émit un tss-tss de désapprobation et secoua la tête.
« Vous me rappelez votre père, agent O’Malley. Lui aussi, il avait une grande gueule et il aimait jouer les durs. Sauf que, maintenant que j’y repense, il n’était pas si fringuant que ça, la nuit où nous avons tué la pauvre Mlle Monroe.
— Vous deviez être vraiment fier de vous, cette nuit-là, dit Ry. Tuer une femme moitié moins grande que vous et assommée par les médicaments… »
Popov se contenta de sourire.
« Votre père vous a raconté qu’on l’avait vue seins nus ? Vous ne pouvez pas imaginer le spectacle. »
Un rire à moitié hystérique échappa à Zoé.
« C’est complètement dingue. Vous êtes complètement dingue. Ça y est, je l’ai dit : alors, qu’est-ce que vous allez faire, maintenant ? Vous allez demander à votre brute apprivoisée de me flanquer un coup dans la mâchoire ? Vous avez tué un président des États-Unis, vous avez tué Marilyn Monroe. Vous avez même tué votre propre fille, parce que, eh oui, Katya Orlova était votre fille, et vous le savez. Et tout ça pourquoi ? Pour pouvoir boire l’élixir de l’autel d’ossements ? Mais vous l’avez déjà fait. Vous y êtes même allé. Alors pourquoi vouloir remettre ça ?
— Parce qu’il continue à vieillir, répondit Ry. Beaucoup plus lentement que nous tous, peut-être, mais il vieillit quand même. Il se regarde dans la glace et peu à peu il voit les pattes d’oie griffer le coin de ses yeux, sa peau se relâcher, ses cheveux se clairsemer, et s’il vieillit ça veut dire qu’il va mourir. Et il veut arrêter ça.
— Mon Dieu ! » s’exclama Popov dans un hoquet.
Il renvoya la tête en arrière, ferma les yeux et partit d’un rire qui sonnait faux.
« Vous ne pourriez pas vous tromper davantage. Ce n’est pas pour moi que je le veux. Je le veux pour mon petit-fils. Pour mon Igor, qui est mourant… »
Il tressaillit et détourna son regard, en se rendant compte que sa douleur était visible et qu’ils pourraient s’en réjouir.
« Ma fille s’est mariée et a eu un enfant, dit-il au bout d’un moment. » Il marqua un silence et sa bouche esquissa un sourire sans joie. « Je devrais plutôt dire ma fille légitime… Elle a eu un enfant, un fils. Il a vingt et un ans. Vingt et un ans ! Et il a un sarcome alvéolaire des tissus mous. Tout un programme, n’est-ce pas ? fit-il, et son sourire devint vraiment sinistre. “Une forme de cancer rare et toujours fatale”, comme m’ont dit les docteurs, lorsqu’ils me l’ont annoncé. Je ne voulais pas les croire. » Son visage exprimait un désespoir qui le défigurait comme des cicatrices. « Ça a commencé par une tumeur à la cuisse. “Enlevez-la, ai-je dit aux docteurs, enlevez-lui toute la jambe s’il le faut, mais débarrassez-le de ça.” Ils ont fini par lui couper la jambe, mais il avait déjà des métastases pulmonaires et cérébrales. Ils ne lui donnent pas plus d’une année à vivre. C’était il y a huit mois, et maintenant il avale les comprimés d’OxyContin comme si c’était des pastilles de menthe. Il ne pèse plus que quarante-cinq kilos.
— Je suis désolée, dit Zoé.
— Désolée ? s’étrangla Popov. Je ne vois vraiment pas ce que ça vient faire là ! Ça ne va pas très loin, votre compassion ! C’est mon Igor. Mon Igor, et je l’aime plus que tout au monde, plus que la vie même. Si Dieu me laissait mourir à sa place, j’accepterais.
— Mais vous ne pouvez pas mourir, dit Ry. Alors, au lieu de ça, vous tuez pour lui.
— Rien ni personne n’a d’importance. Igor est tout ce qui compte. L’autel d’ossements est le seul espoir qui lui reste. Qui m’a donné cent douze années à ce jour, et l’apparence, l’impression d’être un homme de quoi ? Cinquante-cinq ans ? Je n’ai pas été malade une seule journée depuis que j’en ai pris, je n’ai même pas eu un éternuement. Il a eu un effet miraculeux sur moi, et il fera un miracle pour Igor. »
Popov regarda Zoé droit dans les yeux, et elle vit une dureté et une cruauté envahir ses traits, comme un rideau de fer qui serait tombé sur son visage.
« Vous allez m’emmener à l’autel d’ossements, et je l’utiliserai pour sauver mon Igor. Peu importe que vous le fassiez de votre plein gré ou malgré vous, vous le ferez. »
Zoé sentit les larmes lui brûler les yeux. L’histoire de son Igor qui mourait à petit feu, la douleur qu’elle voyait chez Popov, tout paraissait réel, mais Rappelle-toi, ne fais confiance à personne, avait écrit sa grand-mère. Personne. Méfie-toi des chasseurs.
« Pourquoi avez-vous besoin d’elle ? demanda Ry. Vous avez déjà amené, par la ruse, votre Lena à vous y conduire, quand elle était infirmière à Norilsk. Vous savez où il est, alors qu’est-ce qui vous empêche d’y retourner ? »
Popov trancha l’air d’un mouvement de la main.
« Vous croyez que je n’y suis pas retourné des dizaines de fois, à cette grotte ? Une avalanche a enseveli l’entrée, et Lena avec. Il a fallu trois jours et cinquante zeks pour dégager l’issue. La caverne était toujours là, derrière la cascade gelée, et l’autel fait d’ossements humains était bien à l’intérieur, avec la source qui glougloutait dessous. »
Il s’interrompit, et son regard se perdit dans le lointain.
« Je délirais de fièvre et j’étais au bord de la mort quand elle m’a amené à la grotte. L’élixir était dans le gruau qu’elle m’a fait prendre, une petite goutte, qui a suffi pour me sauver, mais je n’ai pas vu où elle l’avait prélevée. Je pensais que ça devait être la fontaine murmurante : pourquoi, sinon, auraient-ils construit au-dessus cet autel fait d’ossements humains ? » Il laissa échapper un rire entrecoupé. « Bon Dieu ! J’ai emporté je ne sais combien de dizaines de bouteilles de cette décoction toxique. De la source, d’abord, et puis plus tard d’une mare qui se trouvait au centre de la grotte. De la fontaine, de la mare et de tout ce qui goutte, suinte et dégouline de la voûte et des parois. Rien de tout cela n’a eu le moindre effet. Je l’ai testé sur des malades condamnés et sur des mourants, je leur en ai donné, sans résultat. Ils étaient toujours malades et mourants. J’ai demandé à une dizaine de savants de l’étudier, et ils m’ont tous dit que ce n’était que de l’eau. De l’eau polluée par l’exploitation des mines de nickel, certes, mais rien que de l’eau tout de même. Et Lena… ? » Il claqua des doigts. « Pouf. Évaporée, disparue d’une grotte dont la seule issue, le seul accès avait été enfoui pendant des jours sous une montagne de neige. »
Il appuya ses poings sur la table et approcha son visage de celui de Zoé.
« Alors il y a une chose que je sais avec certitude. L’autel, dans votre petite grotte de Gardienne, l’autel fait d’ossements humains qui a été érigé au-dessus d’une source, celui que tout le monde peut voir, de ses yeux voir… cet autel est un simulacre. Il y en a un autre, ailleurs, et soit vous me dites où il est, soit vous m’y emmenez. À vous de choisir. Mais je ne vous laisse le choix qu’entre ces deux solutions. »
Zoé avait les yeux rivés sur son visage.
« Vous pourriez me laisser le choix entre cent solutions que ça n’y changerait rien. Je ne sais pas où il est. Peut-être que ma grand-mère Katya le savait, mais vous l’avez pourchassée pendant la majeure partie de sa vie et vous l’avez tuée avant qu’elle n’ait eu une chance de me le dire.
— Oui, vous avez raison. Je l’ai pourchassée pendant des années, mais elle était comme sa mère, Lena : douée pour passer au travers de pièges dont on ne pouvait apparemment réchapper. Quand mes agents ont trouvé sa petite fille, Anna Larina, dans un orphelinat de l’Ohio, j’étais sûr de la tenir, à ce moment-là, j’étais persuadé qu’elle ne resterait pas éternellement éloignée de son enfant. Eh bien, je me trompais. Pendant toutes ces années, j’ai surveillé la fille qu’elle avait abandonnée, j’ai attendu qu’elle revienne la voir, puis qu’elle vienne vous rencontrer, vous, sa petite-fille, mais elle n’en a jamais rien fait. Elle était trop astucieuse, trop méfiante, sauf tout à la fin, quand le cancer l’a frappée et qu’elle a oublié toute prudence. À moins qu’elle n’ait ressenti le besoin désespéré de transmettre son savoir à la nouvelle Gardienne avant de mourir. » Il regarda Zoé pendant un instant, puis il se redressa en secouant la tête. « C’est pour ça que je pense que vous me mentez. Que vous vous payez ma tête, comme on dit chez vous. Vous êtes la Gardienne, maintenant, et vous savez où est l’autel, parce que la Gardienne sait toujours où il est. »
Il se détourna comme si elle avait cessé de l’intéresser, et Vadim, qui n’avait rien compris à leur échange en anglais, dut interpréter ce mouvement comme un signal, car il se redressa.
« Maintenant, pakhan ?
— Oui.
— Quoi ? » s’écria Zoé.
Elle essaya à nouveau de se relever, mais la menotte la maintenait toujours inexorablement à la table.
« Qu’allez-vous faire ? Ne lui faites plus de mal, je vous en prie !
— Elle t’implore de ne pas lui taper dessus », Vadim, dit Popov, en russe, à son homme de main.
Et les deux hommes éclatèrent de rire.
Vadim alluma une nouvelle cigarette, tira dessus profondément, semblant savourer la fumée qui lui brûlait la gorge. Ry le regarda faire, alarmé ; il savait ce qui l’attendait.
Il savait aussi qu’il pourrait l’encaisser parce qu’il avait connu bien pire. Mais Zoé – il voyait, rien qu’à son visage qu’elle n’avait pas vraiment idée de ce qui se préparait, et il avait mal pour elle, parce qu’il savait qu’elle s’en voudrait après.
Vadim posa son briquet sur la table, aspira encore quelques bouffées de sa cigarette, regarda le bout rougeoyant et sourit.
« Maintiens-le. »
Ry entendit un bruit de pas dans son dos, entendit Zoé hurler « Non, ne faites pas ça ! », et puis tout arriva très vite. Une grosse main épaisse lui agrippa l’arrière de la tête, la bascula en arrière, révélant son cou, et l’instant d’après il éprouva la brûlure de la cigarette, comme le feu d’un millier de soleils, sur le côté droit de sa gorge.
Il retint, par un immense effort de volonté, le rugissement de souffrance qui monta en lui. Bon Dieu, c’est atroce ! Il sentait l’odeur de sa propre peau grésillante.
À travers la douleur qui hurlait dans sa tête, il reconnut les cris de Zoé, le bruit que faisait la menotte alors qu’elle se démenait dans le vain espoir de se libérer. Puis il pensa que ça devait être fini, parce que Zoé cessa de crier, et le visage de Popov apparut dans son champ de vision brouillé par les larmes.
« Mon arrière-petite-fille semble très perturbée, agent O’Malley. Elle doit vraiment tenir à vous. »
Ry réussit à se dominer et à reprendre le contrôle de sa respiration. Il était baigné d’une sueur froide et il avait envie de vomir. Les nerfs ravagés de son cou étaient pour le moment paralysés par le choc, mais il savait que la douleur reviendrait d’un instant à l’autre et redoublerait d’intensité.
« Vous attendez pour arrêter qu’elle invente n’importe quoi ? fit Ry. Écoutez-moi : elle ne sait pas où il est.
— Je crois que si. Et quand nous vous aurons fait suffisamment souffrir, elle finira par me le dire.
— Oh, pour l’amour du ciel ! » s’écria Zoé.
Sa voix traduisait une telle exaspération, si purement féminine, que les deux hommes cessèrent de se foudroyer du regard pour la regarder.
Elle avait le visage baigné de larmes, mais les yeux brûlants de rage, et Ry l’aima pour cela.
« Pour quelqu’un qui est censé avoir cent douze ans, vous n’avez sûrement pas beaucoup évolué, dit-elle à Popov avec le rictus le plus méprisant que Ry ait jamais vu esquisser par des lèvres humaines, et il l’aima encore davantage. Ça vous fait jouir de le torturer ? »
Popov eut l’air surpris, puis ses lèvres se tordirent comme s’il était sincèrement amusé.
« Une petite jouissance, peut-être. Mais d’un autre côté, Vadim peut faire beaucoup plus de dégâts qu’une ou deux brûlures de cigarette. Beaucoup, beaucoup plus. Il fait cette chose avec des tenailles… Mais si vous me dites maintenant où trouver l’autel, nous n’aurons pas à en arriver là.
— Je ne sais pas comment le trouver… »
Popov se retourna et claqua des doigts en regardant Vadim.
« Encore, dit-il en russe. Et dans l’œil, cette fois.
— Non, attendez ! Arrêtez ! cria Zoé. Bon Dieu ! Arrêtez ! »
Elle tiraillait frénétiquement le col de sa parka, et l’espace d’un instant Ry pensa qu’elle étouffait. Et puis il comprit qu’elle essayait d’extirper l’amulette verte en forme de crâne.
« Je vais vous donner ce que vous cherchez, d’accord ? Je vais vous le donner, mais arrêtez de le torturer ! »
Elle finit par retirer la chaîne autour de son cou. Elle serra l’amulette dans son poing crispé, hésita, comme si elle avait encore du mal à la lâcher. Puis, d’un mouvement brusque, elle la fit glisser sur la table vers Popov.
Il la rattrapa avant qu’elle ne tombe à terre.
« Qu’est-ce que c’est ?
— Vous le savez, ce que c’est », fit Zoé, frémissante de peur et de colère.
Popov leva l’amulette dans la lumière, la tourna et la retourna entre ses longs doigts, l’étudiant avec soin.
« Je ne sais pas où est l’autel d’ossements, dit Zoé. Même si ma vie en dépendait, je serais incapable de vous dire comment aller au lac ou à la grotte. Mais le truc répugnant qui est dans l’amulette vient de l’autel. À un moment donné, il y avait deux amulettes, cachées dans l’icône de la Dame. Katya en a donné une à Marilyn Monroe. C’est l’autre. Et si cette histoire de petit-fils mourant n’est pas un gros, un énorme mensonge, alors j’espère que vous aurez votre miracle. Mais c’est juste pour lui.
— Mon miracle… »
Les doigts de Popov se refermèrent sur l’amulette, il crispa le poing dessus si fort que Ry vit ses jointures blanchir. Et puis le Russe regarda Zoé, mais s’il éprouvait quoi que ce fût pour son arrière-petite-fille, son expression ne le laissait pas deviner.
« Eh bien, ma chère, ce n’était pas si difficile, n’est-ce pas ? Cela dit, si l’on en juge d’après l’histoire, rares sont les Gardiennes qui ont vraiment réussi à remplir leur devoir sacré. Vous livrez si facilement vos secrets, aussi facilement que vous écartez les cuisses ! Et tout ça pourquoi ? Par amour ! fit-il en riant.
— J’espère que vous rôtirez en enfer », dit Zoé.
Popov eut un sourire.
« C’est sans doute comme ça que je finirai. Mais pas avant très, très longtemps. »